Les Archi-Fictions I – Six villes invisibles

morreal4L’événement Les Archi-Fictions de Montréal se propose d’explorer les passerelles possibles entre l’architecture et la fiction littéraire, au moyen d’un laboratoire appliqué de création qui fait travailler, sur un thème donné, des équipes constituées d’un architecte et d’un écrivain. Le résultat se présente au public sous la double forme d’une exposition et d’un spectacle de lecture.

Pour cette première édition, le thème de travail choisi est celui des Villes invisibles, en référence au classique de Italo Calvino, texte qui réalise, selon nous, l’une des synthèses les plus exemplaires entre l’expression poétique et la réflexion sur la ville.

LE PROCESSUS EN DÉTAIL

Les Archi-Fictions sont créées et pilotées par MONOPOLI, Galerie d’architecture et sa directrice artistique Sophie Gironnay, qui en est la commissaire, aidée d’un comité conseil, qui accompagne et enrichit le processus de création.

Six équipes composées chacune d’un architecte et d’un romancier ont été constituées en mai 2005. Le choix de ces douze créateurs s’est fait sur invitation, sur la base de la qualité reconnue de leurs réalisations, de la profondeur de leur réflexion à propos de la cité. Ainsi que sur les affinités qu’on a pu subodorer entre les deux pôles de ces six duos – qui firent connaissance à ce moment. Mariages «arrangés», en quelque sorte.

Chaque tandem a reçu pour mission de développer son propre projet conjoint de «Ville invisible», à un rythme de rencontres et selon des méthodes d’échanges laissées à sa discrétion. Ville pour réfléchir, pour rêver, ville pour découvrir des aspects nouveaux ou cachés de la ville réelle, utopie, palimpseste, symbole : le sens donné à «Ville invisible» varie d’une équipe à l’autre. Mais à l’intérieur des tandems, la vision créée devait être commune.

L’objectif final était de traduire matériellement cette «Ville invisible»:

  1. par une nouvelle d’environ douze pages, écrite par l’écrivain de l’équipe et dont l’action se déroule dans la Ville invisible conjointe;
  2. par une oeuvre d’installation, produite par l’architecte. À l’intérieur des contraintes du devis, les techniques de représentation et les matériaux utilisés sont laissés libres aux architectes.

Selon les équipes, l’écrivain s’implique à divers degrés dans le rendu visuel (Gaétan Soucy, par exemple, tourne un film de 35 mn avec Peter Soland, intégrant les formes urbaines à un scénario en mouvement). Certains tandems tendent à intégrer la matière textuelle dans leur maquette (tels Arsenault et Lupien), tandis que d’autres fonctionnent plutôt par échos et allers-retours de l’histoire à l’objet. Il est clair, en tout cas, pour tous, que le texte ne commente pas l’oeuvre et que l’oeuvre n’illustre pas le texte mais qu’il s’agit, au moyen de l’histoire et au moyen de l’installation, de traduire une même idée par deux méthodes différentes.

Le 20 juin, les créateurs se rencontraient pour la première fois. Le 23 octobre 2005, une deuxième rencontre plénière a permis aux six équipes de présenter aux autres leur piste de travail et de comparer les approches. Le 30 novembre, chaque duo a dû livrer un croquis préliminaire et un texte d’intention, qui a démarré la phase production. À Noël, les six nouvelles parvenaient à l’ordinateur de la commissaire… émerveillée.

La première manifestation publique des Archi-Fictions de Montréal : Six Villes invisibles inventées et racontées par… se fera, en février 2006, au local de MONOPOLI. L’exposition des six installations dans la salle de 100 m2 sera révélée au public lors d’une série de trois spectacles de lectures, au cours desquels seront lues les 6 nouvelles inédites écrites par les romanciers. L’imagination suivra donc le récit, en même temps que le corps et l’esprit seront sollicités par l’installation.

L’EXPOSITION

C’est une formidable conjonction de talents qui a été suscitée par cette idée de réunir les techniques et les ressources de deux disciplines aussi foisonnantes que sont l’écriture et l’architecture. Les créateurs sont à la fête et s’en sont donné à coeur joie! Ils ont voulu, pour l’occasion, tenter l’audace et l’innovation, et leurs expériences en installation comportent elles aussi leur part de risque. Pour Soucy-Soland ce sera une oeuvre vidéographique de 35 mn (avec l’aide de Matthieu Brouillard et du comédien Jean Dalmain); pour Arsenault-Lupien, une toupie industrielle à tour numérique a été créée de toutes pièces pour sculpter leur ville dans une souche; pour l’aquarium-ville de Chassay-Reeves, le célèbre physicien-artiste Nicolas Reeves expérimente un formidable dispositif lumière et matière, dont les réactions au monde extérieur seront commandées par signal radio…

Rappelons que l’exposition Les Archi-Fictions de Montréal : Six villes invisibles inventées et racontées par présente six évocations, architecturales autant que romanesques, de milieux urbains imaginaires ou de «villes» dites invisibles, qui offrent chacune une conception différente de la cité, ou qui mettent en évidence l’une de ses dimensions cachée, immatérielle, immanente, à venir, à craindre ou… à fantasmer!

Une ville en perpétuelle recomposition telle un jeu de mikado; une autre habitée uniquement de promeneurs qui dorment, rêvent, vivent et aiment tout en marchant. Une ville où le verbe domine, aux avenues formées comme des phrases; une autre où des frontières étanches séparent les quartiers comme les clans sociaux…

Chacune des six oeuvres est réalisée par un architecte reconnu, au Québec et ailleurs, pour la qualité de son oeuvre construite, pour sa réflexion à propos de la ville, ainsi que pour ses oeuvres conceptuelles, réalisées dans le cadre d’expositions et autres événements publics (Québec à Paris, Québec à New York, Festival des jardins de Métis, expositions au Centre canadien d’architecture, exposition de groupe à MONOPOLI, etc.)

Les installations définitives avaient pour unique contrainte de tenir dans un volume maximal de 4 pieds par 6 pieds par 10 pieds de haut et peser moins de 250 lbs. Une scénographie d’ensemble permettra au visiteur de s’installer dans la salle pour lire tout à son aise, ou pour écouter sur CD les six nouvelles inédites qui ont fait partie intégrante du processus et de l’oeuvre finale.

Ainsi, naviguant d’une Ville à une autre et d’un univers au suivant, le visiteur sera-t-il à la fois :

  1. incité à réfléchir sur la ville actuelle, la ville future, la politique ou l’onirique;
  2. convié à découvrir un peu de la pensée et des sentiments de certains des créateurs les plus importants du Québec actuel, à propos de la ville sous tous ses aspects;
  3. engagé dans un voyage extraordinaire d’une «Ville invisible» à l’autre, qui s’accomplit en même temps, sur plusieurs paliers différents de la perception, de la compréhension et de la sensibilité et sur plusieurs modes de durée : perception immédiate des oeuvres et temps déroulé du récit qui se développe à partir d’elles.

Télécharger ce document pour plus de détails sur les intentions de chacune des équipes et leur parti pris tels que définis en date du 30 novembre, ainsi que des exemples pertinents de réalisations passées des architectes participants.

FONDEMENTS THÉORIQUES

UN ATELIER DE LA DÉLECTATION ou LIRE LA VILLE, CONSTRUIRE LE RÉCIT

Les questions de «transdisciplinarité» et ses enjeux pour la recherche savante ont certainement produit, déjà, même entre ces soeurs assez lointaines que sont l’architecture et la littérature, leur lot de thèses, rencontres, publications et questionnements.

Ainsi du colloque international annuel «Architecture et littérature contemporaines», qui a lieu à Paris depuis deux ans (sous la direction des professeurs Pierre Hyppolite de Limoges, et Simon Harel, de l’UQAM).

Son site Internet, par exemple, se demande comment «Pour dire l’espace contemporain, les écrivains ont mis en cause les topoï architecturaux et l’esthétique de la représentation. Quels sont les enjeux structuraux, fictionnels, poétiques, symboliques de cette déconstruction et ré-appropriation par la littérature postmoderne ? »

Et plus loin : «À l’inverse, dans quelle mesure la littérature contemporaine peut-elle être à l’origine d’un projet architectural et lui donner sens ? Ce n’est pas seulement la question de la genèse du projet et de sa réalisation qui est posée, c’est aussi celle de sa conception et de la mise en oeuvre de ses dispositifs propres. En quoi la démarche littéraire est-elle un projet herméneutique susceptible d’éclairer des perspectives architecturales ?»

Les Archi-Fictions de Montréal choisissent de chercher des réponses au moyen de l’expérience directe. L’événement s’adresse au plaisir de la délectation et de la découverte pour arriver, par l’empirisme, à peut-être enrichir le débat.

Le but est d’abord de proposer à des artistes de l’écriture et de l’architecture un travail exploratoire. Ils doivent apprendre à mettre au service de leurs imaginaires respectifs, et de leur projet commun, les ressources propres aux disciplines de l’un et de l’autre, et leurs différents outils d’expression, sur un pied d’égale importance. À eux de voir s’il y a ou non compatibilité et réciprocité. Comment lire la ville, comment dire l’espace? Les réponses viendront par la pratique, par les objets, et par les oeuvres, par le résultat de l’exploration. À eux de nous en faire le conte! À eux de toucher le public, aussi.

Dès les débuts, en 2001, les quatre fondateurs de MONOPOLI se sont entendus sur l’urgence qu’il y a, dans le contexte québécois, à rapprocher les publics de tous âges, conditions et intérêts, de ceux qui bâtissent leur cadre de vie. Et aussi à brasser la cage des certitudes des architectes et à ouvrir leurs idées vers d’autres zones de la réalité. L’apport de la fiction et de ses séductions, appliquées à l’architecture, ne pourra que servir cet objectif et contribuer à faire connaître, par un public plus diversifié, des créations tant en architecture qu’en fiction.

Si des écrivains tels que Borges ou Calvino ont écrit des pages immortelles à propos d’aspects particuliers touchant aux constructions de l’espace, il est moins connu que les architectes, qu’ils soient praticiens ou chercheurs, ont parfois recours à la fiction pour nourrir la compréhension de leur discipline. Par l’exploration littéraire, à travers le prisme de la narration, il est peut-être bien possible de mettre autrement en valeur les pouvoirs évocateurs de l’univers architectural. D’un bord comme de l’autre, en tout cas, il est clair que ces deux univers gagneraient à se fréquenter. Couple contre nature ou alliés naturels? L’architecte et l’écrivain bâtissent, l’un comme l’autre, châteaux en Espagne et plans sur la comète. Reste à faire qu’ils s’en aperçoivent et qu’ils sachent en tirer profit. Les Archi-Fictions de Montréal se donnent pour tâche de les présenter l’un à l’autre, et de voir ce qui en arrivera.

Le principe des Archi-Fictions nous semble novateur et stimulant. Il fournit de nouvelles manières d’explorer de grandes questions classiques (en l’occurrence, ici, la ville) et fait éclater les limites de l’architecture praticienne, pour mettre le débat sur un autre plan.

L’ÉQUIPE

Sophie Gironnay, conceptrice et directrice artistique de l’événement, possède une double formation en littérature et histoire de l’art. Journaliste culturelle, créatrice signataire des chroniques hebdomadaires Formes (Le Devoir) et Figures (La Presse) sur l’architecture de 1994 à 2003, S. Gironnay a aussi tenu une chronique sur la littérature anglo-canadienne pendant quatre ans, au Devoir et à L’actualité. Commissaire invitée au Musée du Québec et à la Biennale de Montréal, elle a co-fondé MONOPOLI en 2001, dont elle assume les fonctions de directrice.

Comité conseil :

Laurent Baridon, historien de l’art et de l’architecture, Université Marc Bloch-Strasbourg II, chercheur boursier au Centre canadien d’architecture (2003), commissaire d’exposition (Homme-animal, histoires d’un face à face, 2004) prépare un livre sur les mythes de l’architecte, sujet de sa conférence au prestigieux Comité International de l’Histoire de l’Art (2004). Ses recherches subtilement impertinentes portent sur l’image de l’homme par lui-même et incluent des corpus inhabituels dans sa discipline (caricature, jouets et figurines… )

Jean-François Chassay, professeur titulaire au département d’études littéraires de l’UQAM, s’intéresse depuis 1986 à l’imaginaire de la ville en tant que chercheur, essayiste, anthologiste (Promenades littéraires dans Montréal, avec Monique LaRue). Connu comme critique et théoricien au Québec et à l’étranger (Prix d’excellence en recherche de l’Université du Québec 2002) et comme spécialiste des littératures québécoise et nord-américaine, M. Chassay a co-dirigé ou dirigé les revues Spirale et Voix et Images et fondé des groupes de réflexion qui s’interrogent sur les croisements entre les discours littéraires et scientifiques. Il est aussi romancier (L’angle mort; Les ponts; Obsèques).

Alain Laforest, photographe d’architecture, a exposé ses recherches personnelles sur le paysage et la perception à Montréal, à Bruxelles, à Lyon et à Milan et a publié ses vues de bâtiments dans la plupart des revues spécialisées. Il est de l’équipe du Centre canadien d’architecture depuis 25 ans, et en est l’actuel responsable du multimédia, ainsi que directeur technique de l’auditorium, qui accueille concerts et colloques. Cofondateur et animateur de MONOPOLI, M. Laforest en assume les fonctions de directeur technique. Il est également lecteur boulimique.

Stéphane Lépine, réalisateur et animateur d’émissions littéraires dont les mémorables Paysages littéraires à la chaîne culturelle de Radio-Canada (1987-2002), M. Lépine enseigne la littérature à l’Université de Montréal et à l’École supérieure de théâtre de l’Université du Québec à Montréal. Dramaturge auprès de la metteure en scène Brigitte Haentjens (notamment pour l’adaptation théâtrale de La Cloche de verre de Sylvia Plath, et pour Médée-Matériau de Heiner Müller), il est codirecteur artistique du Studio littéraire de la Place des arts depuis 2003.

Philippe Lupien, designer urbain, membre associé de Schème consultants (TOHU la Cité des arts du Cirque, aménagement du Canal Lachine, des jardins du Cirque du Soleil, etc.) se passionne pour la mise en espace muséologique, depuis qu’il a dirigé la restauration du Centre d’histoire de Montréal. Membre du comité de rédaction de la revue ARQ et du groupe de recherche Docomomo sur le patrimoine moderne, M. Lupien fut lauréat du Prix de Rome en architecture du Canada, en 1994. Il anime Visite Libre, sur ARTV et TV5, qui initie le grand public à l’architecture domiciliaire.

Télécharger le communiqué de presse

 

Created and produced by MONOPOLI, under the supervision of the curator Sophie Gironnay, The Archi-Fictions will be on show from the 22d of February to 10th of June.

 

 

At the entrance of the exhibition, one can read:
The architect builds through others, it is said, while the writer writes in solitude. One shapes concreteness; the other invents worlds. Is there no room for exchange between the two major but antithetical arts of architecture and literature?

Come on! Both architect and novelist start from the universal–life, memory, and even the political–to build castles in Spain and draw worlds out of thin air. They needed only to notice each other and know how to take advantage of their commonalities.

The Archi-Fictions event explores the potential bridges between architecture and literary fiction, by means of a laboratory of applied creativity that saw architect and novelist work in tandem on a given theme.

 
For this first edition, the chosen theme was Invisible Cities, an allusion to the Italo Calvino classic, because we consider this work to be one of the most successful fusions between poetic expression and reflection on the notion of city, between the written and the built.

 
In June 2005, six duos thus embarked on the discovery of their common vision of an Invisible City. Their mission: to bring us back a faithful account that would take the double form of short story and installation. Their responsibility was to compare the tools of their respective disciplines and to jointly combine the strengths of these same disciplines. After several months spent navigating the oceans of the Imaginary, Discussion and Observation, these 21st-century Marco Polos delivered their reports.

The result is an exploration, appropriately fabulous, of today’s urbanism in its most truthful dimension. For what can an invisible city be, if not a city that already exists in our dreams and our nightmares–in our reality?

 
There is the city of one’s hopes, which reconciles all opposites. A utopia (Exte) or forum of signs, this city can be read between the lines, its commas zigzagged (Vers-ville).

 
There is the city that one carries hidden in the far corners of memory, and that thus transforms itself endlessly and disappears when one dies (Les Sables du silence). There is the city that one crosses and that, with our every step, dematerializes to create a second city of air and light winds (Mikado).

 
There is the potential city, the one whose embryonic state we fear to have glimpsed in the city we call home. The image of a society sinking, Atlantis-like, without a trace (Amn), or fossilizing under the yoke of blind power (Morréal), this city contains many others, each more invisible and more secret. In their clandestine abysses and alleys of insubordination, splendid revolutions are fomenting already.

 
It is now up to you, dear visitor, spectator and reader, to experience the discovery of parallel paths: the briefly travelled path of contemplation, and the slower journey of reading. At the end of your travels, you will have the chance to tell us which of these cities seems the most sensitive, real, palpable . . . the most visible!

 
Sophie Gironnay, curator